Marcel Proust
Marcel Proust

 

Actuellement, nous parlons beaucoup de l’œuvre romanesque de Marcel Proust, écrivain Français né en novembre 1922. C’est en effet, bientôt l’anniversaire de sa mort qui eut lieu à Paris le . L’œuvre principale est une suite romanesque intitulée À la recherche du temps perdu, publiée de 1913 à 1927.

Les plus grands écrivains du siècle ont parlé de Marcel Proust, soit pour le louer, le condamner, se situer par rapport à lui. Le 18 novembre 1922, le numéro d’hommage de la N.R.F. (1er janvier 1923) a permis de connaître la place que l’auteur de la Recherche du temps perdu occupait alors parmi ses confrères, qui sous-entend la génération de 1870¹.

Si je m’intéresse à Proust pour avoir l’envie de rédiger cet article aujourd’hui, c’est en rapport avec l’image de mon père et  son livre de chevet « La recherche du temps perdu« , qu’il reprenait invariablement en boucle lorsque un tome s’achevait. Je me suis toujours demandée la raison un tel engouement. Et j’ai interrogé les archives pour constater qu’après une interruption, malgré quelques critiques acerbes, la gloire de Proust, sa popularité parmi les nouveaux écrivains et critiques avaient toujours été au plus haut. Je ne m’étonnais plus de l’intérêt de mon père.  Les affres de l’Histoire, le ralentissement de la littérature engagée prônée par Sartre, les nouvelles recherches  techniques avaient renforcé ce mouvement.

L’accueil des écrivains en témoigne particulièrement.

Barrès, France

Anatole France avait préfacé Les plaisirs et les jours; A la fin de sa vie, il semble qu’il avait cessé de lire Marcel Proust, il ne le comprenait plus. « Je ne comprends rien à son œuvre. Il était agréable et plein d’esprit. Il avait un sens aigu de l’observation. Mais j’ai cessé de le fréquenter très vite². » Barrès, très populaire parmi les étudiants de 1890 , s’exprime dans son « hommage » comme un ami de Mme Verdurin, soit qu’il place sa propre œuvre bien en deçà, soit qu’il n’ait pu déceler sous les traits du jeune homme mondain « le plus aimable », un écrivain :

« Permettez-moi d’ajourner de m’en faire à moi-même une idée claire et bien vérifiée. Ce que je comprends, c’est que « cela existe ». Ce que j’enregistre, c’est l’opinion d’un Rosny aîné qui a vu bien des gloires d’un jour, bien des emballements tôt épuisés, et qui, hier, me disait : « Proust, c’est du nouveau. » (Hommage à M. Proust, N.R.F. p. 13-14.)

Paul Valéry

Valéry, qui clamait haut et fort qu’il ne lisait jamais de romans, montre dans la même revue ce qu’une intelligence supérieure a tiré de quelques pages seulement feuilletées :  « Proust a fait un emploi singulier d’un genre, le roman, qui est, comme le poème, un « usage particulier du discours ». Au monde fermé du poème s’oppose l’univers du roman, relié au monde réel. Mais la « vie » du roman n’est qu’un simulacre, dû à l’introduction « d’observations », ou « éléments reconnaissables ». La seule loi du plus libre des genres « ni rythmes, ni symétries, ni figures, ni formes, ni même composition déterminée ») est d’être « entraîné » par la suite et la fin (aventure ou connaissance). Proust a tiré de chaque élément de son existence, grâce à son pouvoir de « division », un « infini », toutes les créations de l’âme, en appliquant sa vie intérieure à la peinture d’une « société superficielle », équivalent de la Cour pour les écrivains du XVIIe siècle. Les personnages du « monde » ont une valeur symbolique, et dessinent des « figures simplifiées », « entités qui permettent le développement symétrique, et comme musical, des conséquences d’une situation bien isolée ». Les deux grands thèmes de cet article, la reconstitution des possibles de la pensée et les figures abstraites dessinées par les personnages, cachent mal ses lacunes : le roman de Proust obéit, en fait, à certaines lois du poème.

Le problème du temps est abordé par Valéry dans une lettre (19 janvier 1935, Lettres à quelques-uns, Gallimard, 1952, p. 224-225) : « Je suppose que Proust avait une excellent mémoire, et se plaisait à en raviver les détails les plus fins, comme on colore, pour le microscope, les chevelures des neurones. J’ai mauvaise mémoire (…) Ce travail d’écriture de Proust m’est inconcevable. »

Paul Claudel

L’hostilité de Claudel à l’égard de Proust, cependant héritier comme lui du symbolisme, a été profonde, permanente, viscérale (mais non réciproque; voir M. Proust, Chroniques, P. 108-109); des phrases comme : « Parlez-nous de Marcel Proust ! » ou « Nous sommes loin de Marcel Proust! »◊  montrent que la Recherche apparaissait à Claudel comme un monde clos, limité, mesquin, sans aucun sens de l’épopée ni de la transcendance, c’est-à-dire le contraire de Tete d’or et Partage de midi : « Aux enfermés, l’ouverture ◊◊… Qui sait s’il ne s’agit pas de cette pièce obscure et étouffante où s’était incarcéré le malheureux Marcel Proust, de ce laboratoire sinistre qu’il avait aménagé pour transformer la réalité en cauchemar◊◊◊ ? ».

L’époque même de 1900 en aurait été défigurée « Tout de même il y eut autre chose au cours de ces années honorables (…) que les papotages de Mme Verdurin et les amours de M. de Charlus. ». D’où la condamnation : « Les pauvres gens à qui l’on a ôté toute idée directrice, tout principe de conduite transcendant, toute énergie autonome, et au même niveau, les dilettantes, les esthètes dans le genre de Marcel Proust, les organisations impuissantes, entièrement ordonnées à la sensation immédiate, entièrement immergées dans la circonstance, à quoi les comparer, sinon à ce qu’il y a de plus bas dans l’échelle animale◊◊◊◊? »

Alain

Alain, que ses goûts littéraires portaient plutôt vers Balzac, Stendhal, Dickens, a senti et présenté en quelques lignes des traits essentiels de l’œuvre de Proust : la vision nouvelle, due à l’exploitation délibérée de l’expérience des premiers âges, de l’enfance comme de la société; l’importance de la « métaphore à l’état naissant », qui appartient à l’âge magique où l’image est une forme de connaissance, où le mythe tient lieu de science. Reste, dans ce propos du 10 décembre 1921, in cauda venenum, l’adjectif « déplaisant ».

« Mais voici un enfant qui n’a point fini de naître; toujours retournant à la pulpe maternelle (…) Vêtu et enveloppé de ses parents chéris; qui voit hommes et choses en ombres sur sa fenêtre; qui médite d’abord sur les mots, selon la loi de l’enfance; qui pense par les dieux du foyer; qui croit tout de ce monde proche, et ne croira jamais rien d’autre; qui découvre toutes choses à travers ce milieu fluide. » Le travail du romancier est comparable à celui du peintre : « Car le peintre de paysage, afin de représenter la distance des choses, l’horizon, la mer et le ciel, doit les réduire d’abord à une apparence colorée, sans aucune distance. Ainsi notre poète voit d’abord les choses et les gens projetés sur la peau de l’œuf familial.  » Le romancier-poète refait de tout ce qui nous entoure « apparition et fantôme ». « Tel est l’âge magique (…) où c’est le monde lui-même qui apparaît. Aux yeux d’une race active et industrieuse, le monde n’apparaît plus, il est³ »

André Gide

Gide avait refusé, pour Gallimard, Du côté de chez Swann, heurté, écrira-t-il à Proust,  par la réputation mondaine de ce dernier, son côté « rive droite », « beaux quartiers », et par une coquille d’imprimeur; il avait très peu lu du manuscrit. Il s’en excusa, et écrivit deux articles, « En relisant Les plaisirs et les jours » (Hommage à M. Proust, 1er janvier 1923, p. 111-114) et « A propos de Marcel Proust » (Incidences, Gallimard, 1924, p. 43-48; reprise d’un « billet » paru dans la N.R.F., du 1er mai 1921). Dans ce dernier, il conteste les critiques faites au style de Proust, qui a « toutes les qualités », aux phrases, dont la longueur a pour contrepartie la composition, à l’architecture (« une ordonnance cachée »). Il souligne la parenté de l’œuvre avec Balzac, avec Montaigne, et sa gratuité, qui rend l’œuvre plus utile que bien des œuvres « utiles ».

Mais le journal ne cache pas les réticences de plus en plus  grandes à mesure que l’on s’éloigne de la mort de Proust. La peinture de l’homosexualité est au centre du conflit : Gide accuse Proust de vouloir se protéger en offensant la vérité; cette hypocrisie, il la retrouve dans les lettres à Mme de Noailles; parfois même, une relecture de Proust le décourage d’écrire : on peut se demander si la jalousie que Gide devait ressentir aussi à l’égard de Valéry et de Malraux n’explique pas ses critiques, longtemps enfouies dans le Journal, à l’égard de Proust. Malgré un labeur acharné, l’auteur de Corydon avait conscience de ne pas égaler ce génie qui croissait, dans son jardin réservé de la N.R.F.

Jean Giraudoux

Giraudoux n’est allé qu’une fois chez Proust, emmené par Morand. Il lui a dédicacé Elpénor, en 1919  « J’aime son livre, je l’adore. » Dans un article unique, consacré à la réimpression de Swann chez Gallimard la même année (Feuillets d’Art, n° 1, juin 1919; repris dans Or dans la nuit), Giraudoux, pastiché dans Le côté de Guermantes et loué dans la préface de Proust à Tendres stocks de Morand, donne d’abord un bel exemple de critique mimétique. Il ressort de son introduction qu’après la guerre de 1914, les lecteurs avaient besoin d’évasion et de poésie; puis, en forme de dialogue-énigme, un portrait de Proust : « Ne désirez-vous pas qu’un écrivain s’enferme un jour chez lui, à trente ans, et dès lors qu’il écrive sans arrêt, dans une chambre tendue de liège et les fenêtres barricadées, pour que la rumeur du boulevard Haussmann n’arrive pas jusqu’à lui ? (…) Ne désirez-vous pas, mais avec passion, soucieux de ne pas voiler son cœur nu et humide comme une plaque photographique, qu’il ne sorte jamais le jour; qu’il sorte habillé de gris perle et de blanc; qu’il écrive sans relâche dix, quinze, vingt volumes; qu’il ne dorme jamais ? » Suivent des remarques sur le style de Proust, sur l’enfance, la mémoire, le « monde », les femmes; enfin c’est le résumé de Un amour de Swann. Mais cette paraphrase est devenue du Giraudoux : à un monde organisé a succédé la danse saccadée des images, si bien que la technique et la vision de Proust, rival de Balzac et de Dostoïevski, se sont perdues dans le vertige gracieux et superficiel de l’impressionnisme littéraire, Proust ne manqua pas d’en être amer : « C’était ravissant, bourré d’esprit et cela m’a déçu à un point ! »

Paul Morand et Jean Cocteau

Ces deux amis de Proust ont laissé de lui des croquis, plutôt qu’une étude littéraire. Morand, dans un poème de Lampes à arc (1920), « Ode à Marcel Proust » (1915) :

« Proust, à quels raouts allez-vous donc la nuit
pour en revenir avec des yeux si las et si lucides ?
Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues
pour en revenir si indulgent et si bon ?
et sachant les travaux des âmes
et ce qui se passe dans les maisons,
et que l’amour fait si mal ? »

Le « dandy gris perle et noir » apparaît encore dans le Journal d’un attaché d’ambassade que Morand rédige en 1916-1917, et dans un essai plus tardif, Le visiteur du soir (La Palatine, Genève, 1949), suivi de quarante-cinq lettres de Proust.

Jean Cocteau, génie, lanceur de modes mais poète avant tout, retenant de son regard aigu le détail émouvant ou significatif, est l’un des rares contemporains de Proust à l’avoir véritablement fait parler, dans son article sur « La voix de Marcel Proust » : « Que Swann parle, ou Bloch, ou Albertine, ou Charlus, ou les Verdurin, j’écoute cette voix profondément rieuse, chancelante, étalée, de Proust lorsqu’il racontait, gémissait de raconter, organisait le long de son récit un système d’écluses, de vestibules, de fatigues, de haltes, de politesses, de fous rires, de gants blancs écrasant la moustache en éventail sur la figure. »

Il évoque également, en termes émouvants, sa dernière visite à Proust mort, sous le titre lui-même si proustien de « La leçon des cathédrales ». La pile des cahiers qui contient le manuscrit de la Recherche inédite, et ses esquisses, se trouve sur la cheminée :  » Cette pile penchait du côté de l’ombre, du côté de cette ombre doucement éclairée comme par une veilleuse de porcelaine blanche par ce pâle profil; et nous nous rappelâmes que c’étaient les cahiers que Marcel embrouillait et enchevêtrait s’il voulait nous lire quelque chapitre. Cette haute pile inégale de cahiers d’école, c’était, n’en déplaise aux amateurs de catastrophe, l’œuvre complète (…) de notre ami.

Cette pile de papier, à sa gauche, continuait à vivre comme la montre au poignet des soldats morts. »

Vient alors l’image qui rejoint celle d’une lettre de Proust à Gaigneron : « Une cathédrale de papier (…) d’où la recherche du temps perdu s’élevait et bâtissait en l’air une nef dont Albertine serait l’ange au sourire détruit, et les autres, les saints, les damnés et les gargouilles. » (Poésie critique I, Gallimard, 1959)

François Mauriac

Mauriac a rencontré Proust assez tard, le 3 février 1918, au cours d’une réception donnée en l’honneur de Francis Jammes. Mais il avait d’abord connu à vingt ans la préface à Sésame et les lys : « Dès les premières lignes de cette préface, je me sentis sur la frontière d’un pays inconnu. » A peine la parution de Swann, il en achète le premier tirage. Leurs relations (ils se rencontreront très peu, deux fois en tout, mais s’écriront) évolueront vers l’amitié. Dans Du côté de chez Proust, Mauriac a rassemblé plusieurs études, écrites à des dates différentes, et des lettres que Proust lui avaient adressées  (La Table ronde, 1947). Il y salue « la plus puissante œuvre romanesque de ce temps » non sans noter que « Dieu est terriblement absent de l’œuvre de Marcel Proust (…). Du seul point de vue littéraire, c’est la faiblesse de cette œuvre et sa limite; la conscience humaine en est absente. Aucun des êtres qui la peuplent ne connaît l’inquiétude morale, ni le scrupule, ni le remords, ni ne désire la perfection. Presque aucun qui sache ce que signifie pureté ».

En 1942, Mauriac nuance son admiration, la « contamination de tout un monde romanesque par ce morbide créateur qui l’a porté trop longtemps confondu avec sa propre durée, tout mêlé à sa profonde boue, et qui lui a communiqué les germes dont il se trouvait lui-même infecté ». Dans les Mémoires intérieurs, il reviendra à des éloges sans ombre.

Georges Bernanos

En 1926, Bernanos affirme que « le romancier a un rôle apologétique. C’est tellement vrai que l’œuvre de Proust, par cette espèce d’anxiété qui fait le fond des immenses joies intellectuelles qu’il nous donne, a pu être tenue pour bienfaisante. Ella a réveillé le désir de chercher. Elle a ouvert le champ » (repris dans Le crépuscule des vieux, Gallimard, 1956, p.81). Mais il affirme également que « la terrible introspection de Proust ne va nulle part »; comme Mauriac, il dénonce l’absence de Dieu. « Proust a cru pouvoir se placer au point de vue de l’observation pure. L’état de grâce intellectuel serait une indifférence totale au bien et au mal. Cette prétention paraîtrait soutenable si la loi morale nous était imposée du dehors, mais il n’en est rien. Elle est en nous, elle est nous-même. » (Ibid., p. 78-79.)

Jean-Paul Sartre

Un autre réquisitoire est dû à Sartre, non plus, au nom de la morale et de la théologie chrétienne, mais parce que sa philosophie de l’histoire conduit à l’engagement, au socialisme, au refus de la classe et de la culture bourgeoises. Sartre part d’un syllogisme simple : l’esprit d’analyse est caractéristique de la bourgeoisie; or Proust le pratique, donc Proust est un bourgeois, et, qui pis est, « le complice de la propagande bourgeoise, puisque son œuvre contribue à répandre le mythe de la nature humaine (…). Nous ne croyons plus à la psychologie intellectualiste de Proust, et nous la tenons pour néfaste ». (Situations II, Galimard, 1948, P. 18-23; le texte est de 1947.)

L’étude que fait rapidement, Sartre de l’amour selon Proust semble erronée : « Pédéraste, Proust a cru pouvoir s’aider de son expérience homosexuelle lorsqu’il a voulu dépeindre l’amour de Swann pour Odette; bourgeois, il présente ce sentiment d’un bourgeois riche et oisif pour une femme entretenue comme le prototype de l’amour. » Or, l’amour de Swann pour Odette n’est pas imaginé grâce à « l’expérience homosexuelle » de Proust (qui n’est d’ailleurs pas « pédéraste », au sens gidien du mot) : les expériences amoureuses de l’auteur de la Recherche ne sont pas seulement homosexuelles. L’amour de Swann n’est pas non plus le prototype de l’amour; mais répond à un projet global; Proust n’a jamais prétendu que l’homosexualité représentait la vérité de l’amour (et là-dessus, Deleuze se trompe également », mais simplement qu’elle permettait aussi d’en observer le fonctionnement. Enfin, « la conception synthétique de la réalité » que Sartre propose pour finir paraît proustienne : le dernier mot de Proust n’est pas l’analyse, c’est la synthèse **** , et le pouvoir révolutionnaire du langage.

Albert Camus

Un chapitre de L’homme révolté (1951), « Révolte et Art », contient un développement sur « Roman et révolte » (p. 319-331), où la place de Proust est à l’opposé de celle que lui concédait Sartre. Pour l’auteur de La peste, qui parle ici, sans le dire, un langage proche de celui de Malraux, dans le roman, l’univers trouve « sa forme » et « la vie prend le visage du destin »; ce qui caractérise le romancier, ce n’est pas l’analyse, mais la recherche de l’unité : « Il réunit, dans une unité supérieure, le souvenir perdu et la sensation présente, le pied qui se tord et les jours heureux d’autrefois. (…) Il n’a pas consenti à ce que les vacances heureuses soient à jamais perdues. Il a pris sur lui de les recréer à nouveau et de montrer, contre la mort, que le passé se retrouvait au bout du temps dans un présent impérissable, plus vrai et plus perdu n’est alors qu’un puissant moyen. La grandeur réelle de Proust est d’avoir écrit Le temps retrouvé (…). Sa victoire difficile, à la veille de la mort, est d’avoir pu extraire de la fuite incessante des formes, par les seules voies du souvenir et de l’intelligence, ces symboles frémissants de l’unité humaine.  » (L’homme révolté, Gallimard, 1956, p. 329-331.). Ainsi Camus rappelle-t-il, en 1951, cette vérité banale, mais si souvent oubliée, que seul Le temps retrouvé donne leur sens aux volumes qui l’ont précédé. Le dernier mot de l’œuvre est qu’elle « s’allie à la beauté du monde ou des êtres contre les puissances de la mort et de l’oubli ».

Georges Bataille

Dans La littérature et le mal (Gallimard, 1957), Bataille a regroupé quatre études. La première, « L’amour de la vérité et de la justice et le socialisme de Marcel Proust », montre comment, dans Jean Santeuil, à propos du personnage de Couzon (portrait de Jaurès), Proust a eu, « dans sa jeunesse, un sentiment socialiste ». La seconde, « La morale liée à la transgression de la loi morale », affirme que la quête de la vérité, chez Proust, n’allait pas, dans sa vie et chez ses personnages, sans recours au mensonge. D’où le passage à l’érotisme (« Nous vénérons, dans l’excès érotique, la règle que nous violons. Un jeu d’oppositions rebondissantes est à la base d’un mouvement alterné de fidélité et de révolte, qui est l’essence de l’homme. En dehors de ce jeu, nous étouffons  dans la logique des lois »), dont traite la troisième partie : « La jouissance fondée sur le sens criminel de l’érotisme. » Bataille commente la phrase de Sodome sur les fils qui « consomment dans leur visage la profanation de leur mère », l’épisode de Mlle Vinteuil, celui d’Albertine. Il identifie Vinteuil à Mme Proust et Mlle Vinteuil à Marcel, pour tirer de ce tableau une conclusion : « Le Mal semble saisissable, mais c’est dans la mesure où le Bien est la clé (…). Nous ne sortons de l’imbroglio où le Mal se dissimule qu’apercevant le lien des contraires, qui ne peuvent se passer l’un de l’autre. » « Justice, Vérité et Passion » affirme enfin que « Quelque chose est en nous de passionné, de généreux et de sacré qui excède les représentations de l’intelligence : c’est par cet excès que nous sommes humains. » Ce sacré, Bataille le lit  dans les colères de Proust, dans sa rage de vérité et de justice, qu’il trouve aussi dans Jean Santeuil.

Julien Gracq

A l’écart du « nouveau roman », héritier du romantisme allemand et du surréalisme, Julien Gracq est l’un des plus grands écrivains français de l’après-guerre – le plus grand peut-être. Ses premiers textes sur Proust paraissent dans ce journal de lecture (et de voyage) que constituent Lettrines (J. Corti, 1967), Lettrines 2 (J. Corti, 1974). En lisant en écrivant (J. Corti, 1981). A propos de Contre Sainte-Beuve, Gracq critique le style « cotonneux » et mou : « Les années seules pouvaient apporter cette mise au point : tout se passe comme s’il l’avait su, et attendu en faisant des gammes. » N’ayant « jamais pu savoir où il en était avec Proust », il le compare aux « sachets de potage déshydratés » qui se recomposent dans l’assiette. Proust est « snob », « myope » dans la description*****. Marquant son horizon historique, Gracq note : « Il y a le symbolisme aqueux où Proust a détrempé sa jeunesse  rien que quelque reflet évanescent d’une vision d’art, rien qu’une orchidée rare effeuillée sur le parvis d’une « petite revue » modern-style. Les grands créateurs de la Recherche sont fabriqués de matériaux de rebut : Helleu, croit-on (autant que Whistler) pour Elstir, Saint-Saëns pour Vinteuil, Hervieu, Lemaître et France pour Bergotte. » Proust a, toute sa vie, hésité entre sa situation sociale et sa situation d’écrivain : « La « situation acquise » de Proust fut, pendant presque toute sa vie, non littéraire, mais d’un tout autre ordre, et sa singulière hésitation sur la place qui lui était due témoigne peut-être d’un problème tardif, et original, de reconversion******. »

***

La dernière année de la vie de Proust commence comme les autres. Proust est malade, de l’asthme entre autres, et cependant on le retrouve à plusieurs reprises dans le « monde ». Au début du printemps 1922, retravaillant le manuscrit du Temps retrouvé, il appelle Céleste : « Vous savez, il est arrivé une grande chose, cette nuit (…). C’est une grande nouvelle. Cette nuit, j’ai mis le mot fin. » Il a ajouté, toujours avec son sourire et cette lumière dans son regard : »Maintenant, je peux mourir. »

En septembre, la santé de Proust se détériore : étourdissements, chutes. Ses dernières notes sont portées sur le Cahier 59, et sur la dactylographie de La prisonnière. Swann’s Way est publié en Angleterre à la fin du mois, traduit par Charles Scott Moncrieff; le titre général, Remembrance Of Things Past, emprunté à Shakespeare, ne rend pas compte, comme Proust le remarquera, de l’ambiguïté du titre français. – L’ancien valet et secrétaire Forssgren cherche à revoir Proust, qui l’attend en vain à son hôtel, et lui laisse un billet signé « Marcel ».

Au début d’octobre, à une soirée chez les Beaumont, Proust attrape une bronchite 7. Il refuse d’écouter les conseils de son médecin, de s’alimenter, de cesser de travailler. Le 24 octobre, il a achevé La prisonnière, et travaille à La fugitive. Sa dernière lettre à Gallimard, du début de novembre indique : « Je crois en ce moment que le plus urgent serait de vous livrer tous mes livres », et, en post-scriptum : « Lettre suivra quand pourrai. »

La bronchite est suivie d’une pneumonie. Proust refuse à son frère d’être transporté en clinique. La suite est celle-ci : le 17, il se sent mieux, et annonce à son frère que le lendemain sera décisif. Le 18, il va plus mal, et commence à délirer, à voir « une grosse femme noire ». A trois heures, il parle encore à son frère : « Je te fais mal – Oh ! oui, mon cher Robert. » Il meurt à quatre heures et demie. Céleste Albaret dément Painter sur un point : « Il n’a jamais dit « Maman! » (Monsieur Proust, p.430). L’abbé Mugnier, malade, ne peut venir dire les prières que Proust avait demandées que l’on dise après sa mort. L’enterrement eut lieu le 22 novembre.

 

 

 

¹Sur les rapports de Proust avec les écrivains de son temps, lire L. Lesage, Marcel Proust and His Literary Friends-

²Propos rapportés par M. Le Goff, Anatole France à la Béchellerie, Albin Michel, 1947, p. 331 332

◊ Œuvre en prose, Bibl. de la Pléiade, p. 562, 624
◊◊Isale
◊◊◊ œuvre en prose, p. 66
◊◊◊◊ Ibid p. 650, 960 (1932)

³ Alain, Propos, Bibl de la Pléiade, 1959, p. 339-340

**** Dans Saint-Genet (Gallimard, 1952, p. 432-433) Sartre fait, à propos du décor de Rivebelle, un commentaire plus littéraire de l’humour proustien _ qualifié, de manière curieusement déterministe, de « pédérastique », ce qui ne veut ou ne peut, en l’occurrence, rien dire.

***** Lettrines, p. 39, 44, 47, 93, 95; sur Proust et Breton p. 102.

******Lettrines 2, p. 129-130; une belle remarque sur les « jeunes filles », p.89.

******* Il avait dit à Céleste : « Je vous l’ai dit, je ne sais combien de fois : mes bronches nen sont plus que du caoutchouc cuit, mon cœur lui-même ne respire plus usé qu’il est par l’effort de tant d’années pour chercher l’air qui me manque. Je suis un homme très vieux, Céleste… »

Sources : Selon Jean-Yves Tadié, Proust, Pierre Belfond, 75007 Paris

 

 

 

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