Le pouvoir et la vérité

LISTE DES PERSONNAGES

06/11/2018

PONCE PILATE, gouverneur (1) de Judée.
PUBLIUS, son secrétaire.
CLAUDIA PROCULA, épouse de Pilate.
CECILIA,  sa suivante.
ABENADAR, officier romain(2).
CASSIUS, officier romain(3).
LICTEURS, BUCCINATEURS, SOLDATS ROMAINS.

 

HERODE (ANTIPAS), tétrarque de Galilée.
CAÏPHE, grand prêtre du Temple de Jérusalem, membre « majoritaire » du Sanhédrin ou Grand Conseil Juif.
JOSEPH D’ARIMATHIE, membre « minoritaire » du Sanhédrin.
NICODEME, membre « minoritaire » du Sanhédrin.
BARABBAS, brigand.
GARDES ET MANIFESTANTS JUIFS.

 

LE SEIGNEUR JESUS-CHRIST(4).
MARIE, sa mère.
PIERRE, chef des apôtres.
JEAN, apôtre.
LAZARE , disciple de Jésus.
(MARIE) MADELEINE, sa sœur(5).
LA VOIX D’UN AGE.

(à Jérusalem, le jour et le surlendemain de la Pâque juive, puis une cinquantaine de jours après, au palais de Pilate).

(1) La plupart des historiens ne lui donnent que le titre de « procurateur », ce qui équivaut à « chargé de mission » auprès du gouverneur de Syrie.
(2) D’origine arabe, cet officier sera baptisé sous le nom de Crésiphon.
(3) Cet officier sera baptisé sous le nom de Longin.
(4) L’acteur investi de ce rôle doit se souvenir que Notre Seigneur Jésus-Christ était à la fois Dieu et homme, totalement et indissolublement. Il doit éviter simultanément tout misérabilisme et toute insensibilité. La haute figure qui se dégage du Saint Suaire de Turin lui servira de référence.
(5) Alain Didier a adopté ici la position traditionnelle qui fait de Madeleine la plus jeune sœur de Lazare.

 

PROLOGUE

(le vendredi de la Pâque juive, à l’aube, dans les appartements de Claudia Procula)

SCENE UNIQUE : Claudia Procula, Caecilia.

(très agitée, l’épouse du gouverneur de Judée est en proie à un trouble profond)

 

CLAUDIA

Nos dieux, nous le savons, nous parlent par des songes.
Apprends, donc, Caecilia, quelle angoisse me ronge.
Juge si mon époux, que je n’ose affronter,
ne se moquera pas de ma crédulité.

 

CAECILIA

Romain tout comme vous, Pilate vous adore
et chassera bientôt l’effroi qui vous dévore.

(Claudia court à la fenêtre, par laquelle filtre une lumière blafarde).

CLAUDIA
Jérusalem s’éveille …

(en revenant)

Hélas : le croira-t-il ?
sa vie et son honneur sont ensemble en péril.
Et la Pâque des Juifs ne sera point passée
qu’il n’ait vu contre lui cette nation dressée :

CAECILIA

Une révolte, encor ? Mais qui la conduirait ?
L’élite d’Israël penche à collaborer.
Hérode hait Pilate ? Il craint l’aigle romaine
et préfère sa place aux entreprises vaines.
L’orgueilleux Sanhédrin lui-même hésitera
à rejeter soudain notre protectorat.

CLAUDIA

J’ai gardé de la nuit l’image d’une foule
déferlant au prétoire, abominable boule,
exigeant de Pilate, avec d’horribles cris,
le châtiment d’un Juste …

(tumulte à l’extérieur)

Ecoute ! Qu’est ce bruit ?

(les deux femmes, comme paralysées, tendent l’oreille : on distingue des sons métalliques et des injures confuses)

Mon songe me reprend : Dis-moi ce qui se passe :
j’ai peine à contempler le destin face à face.
(Caecilia se précipite vers l’ouverture).

CAECILIA

On amène un captif, enchaîné lourdement.
Sa contenance est fière, et son visage en sang.
Oh ! comme il doit souffrir : La soldatesque juive
s’acharne contre lui, crachats et coups se suivent …
Le grand prêtre Caïphe à son tour apparaît :
va-t-il calmer ses gens, ou se déshonorer ?

CLAUDIA

Mais lui, ce prisonnier que leur fureur accable,
peux-tu le reconnaître ?

CAECILIA, après un temps d’intense observation.

Il est méconnaissable !

CLAUDIA, s’étant décidée à la rejoindre.

Jésus de Nazareth, ainsi qu’il a parlé,
par cette nuit funeste, à mon esprit troublé !

(se détournant)

Ne sais-tu rien de lui ?

CAECILIA

Il est de ces prophètes
que s’invente Israël au creux de ses défaites,
orateur sans égal, expert en guérisons
dont le peuple se grise et s’émeut la raison.
Une chose lui manque : une haute naissance
qui pourrait convertir son prestige en puissance.
Mais fils d’un charpentier, pire : Galiléen :
il ne draine après lui que des hommes de rien.

CLAUDIA

Tu ne sais rien de lui. Bethléem l’a vu naître,
il descend de David et du monde est le maître !
Si mon songe dit vrai, il est l’élu d’un Dieu
tout à la fois terrible et miséricordieux.

CAECILIA

Madame, en vérité, l’égarement vous guette.
Voulez-vous que Pilate à vos propos s’arrête ?
Il faudra lui prouver que la divinité
souffre pour son élu pareille indignité !

CLAUDIA

Mais ce n’est rien encor. Les Juifs nous le confient
pour que Pilate juge, et qu’il le crucifie !
Dans un piège effroyable ils plongent notre main.
S’ils gagnent, c’en est fait de l’empire romain !

CAECILIA

Votre vision fut-elle à ce point formidable
que votre esprit s’abaisse à ces navrantes fables ?
Ce serait vous trahir que vous laisser penser
que Pilate pût croire à ce rêve insensé.

CLAUDIA

J’en ai vu davantage et m’attache, au contraire,
à n’évoquer ici que le plus ordinaire.
Mais me taire serait trahir le gouverneur,
représentant de Rome, auteur de mon bonheur,
auquel un nœud sacré depuis vingt ans me lie
et qui seul a pouvoir de trancher une vie !
S’il ne soustrait Jésus à ses persécuteurs,
tout est à redouter. Que me quitte la peur
et que Dieu, dont le sort de l’élu m’épouvante,
convainque mon époux par ma bouche tremblante.

Acte I – scène I et II

ACTE I

« PASSUS … »

(le matin du même vendredi, entre six et dix heures. Scènes I à VII et XII : dans une salle ouvrant sur la terrasse d’où Pilate prononce ses arrêts. Scènes VIII à XI : sur celle-ci) 

SCENE I : Claudia Procula, Ponce Pilate5.

CLAUDIA, entrant.

Pilate, écoutez-moi !

PILATE

Hélas : je ne le puis :
le grand prêtre des Juifs attend d’être introduit.
Il m’amène Jésus, prophète et thaumaturge.
La Pâque se prépare, et la décision urge.

CLAUDIA

Si j’ose vous troubler, c’est qu’il s’agit de lui,
Jésus de Nazareth, que l’on juge aujourd’hui.

(elle se jette à ses pieds)

On va vous réclamer sa mort et son supplice.
Au nom de notre amour, n’en soyez pas complice !
Ou craignez que le Ciel fasse tomber sur vous
l’insoutenable poids d’un éternel courroux !

PILATE

Relevez-vous, Claudia. Ce marbre aux tristes veines
ne sied point aux genoux d’une épouse romaine.
(il l’aide à s’exécuter)

Ainsi, vous m’implorez pour ce Galiléen ?
Pour vous intéresser, quel mérite est le sien ?
(il va sur la terrasse et en revient)

Sinon d’avoir perdu, tant ce peuple a de rage,
toute figure humaine. Ayez plus de courage !
Sommes-nous plus civils envers nos criminels ?
Leur mort nous vouerait-elle aux tourments éternels ?

CLAUDIA

Hier encore acclamé, livré par une ruse,
cet homme est innocent de ce dont on l’accuse !
Oubliez son aspect, ne bravez pas les Cieux :
son pouvoir est plus grand que celui de nos dieux.

PILATE

Toute louange s’use, à être exagérée.
Dois-je prendre pour guide une femme apeurée ?

CLAUDIA

Ce que je sais de lui, je ne puis le celer,
par un songe me fut cette nuit révélé.

PILATE

Un songe, dites-vous ?

CLAUDIA

… qui de cette journée
fait l’instant capital de notre destinée.
Toute l’histoire juive a déroulé son cours
et prophètes et rois m’ont parlé tout à tour.
Ils désignaient Jésus, ce captif dérisoire,
comme leur grand Messie auréolé de gloire.
Mais je l’ai vu pourtant des Pharisiens haï,
par Judas, l’un des siens, perfidement trahi …
Et voici que devant le prétoire s’amasse
la plus influençable et vile populace.
Il va falloir choisir. Ou bien vous condamnez
le Juste envers lequel ce peuple est déchaîné :
c’est alors qu’Israël, ivre de sa conquête,
s’enhardira peut-être à relever la tête,
tandis qu’un Dieu vengeur sur vous dirigera
la foudre qu’il réserve aux pires scélérats.
Ou bien vous défendez les droits de l’innocence,
vous conciliant ce Dieu qui sauve et récompense,
et rompez  d’un parti le complot ténébreux,
à Rome aussi fatal qu’à l’honneur des Hébreux.

PILATE, sombre.

Votre songe concorde avec nos haruspices :
ce jour à peine éclos n’est pas un jour propice.
(désignant, dans un coin, un autel païen)
J’invoque notre idole et brûle de l’encens.

CLAUDIA

Jésus sur votre seuil ruisselle de son sang !

PILATE, avec gêne.

Je n’en disconviens pas : ce malheureux prophète
n’a jamais de l’empire appelé la défaite ;
et lui qui par son peuple est criblé de horions
n’est pas demeuré sourd au cri du centurion6.
Si Caïphe et les siens l’accusent de blasphème,
requérant contre lui le châtiment suprême,
c’est qu’il est un obstacle à leur domination
et l’emporte sur eux dans la prédication.
Bref, si cet homme est moins que ce que vous en dites,
il a tout d’un loyal et saint Israélite.

CLAUDIA

Eh ! bien, qu’arrêtez-vous ?

PILATE, après réflexion.

Il sera libéré,
comme vous l’exigez, selon notre intérêt.

CLAUDIA

Votre décision prise, en aurai-je le gage ?

PILATE, retirant l’une de ses bagues7.
Acceptez cet anneau. 

(Claudia s’en saisit)

Faites-moi bon visage.
Je triplerai la garde avant de recevoir
le grand prêtre et Jésus. Je connais mon devoir.
(son épouse s’incline et sort. Le gouverneur donne,

A l’extérieur, des ordres brefs à ses officiers.
Un instant après, Abenadar et Cassius introduisent
Caïphe, Jésus et les gardes juifs qui le tiennent enchaîné,

Puis restent sur le seuil).

 

SCENE II :

Ponce Pilate, Caïphe, Notre Seigneur Jésus-Christ, gardes juifs ; sur le seuil, Abenadar et Cassius.

CAÏPHE

Si je risque mes pas, seigneur, dans cette enceinte
interdite à tout Juif selon notre Loi sainte8,
c’est pour que soit tranché, ce jour, avant midi,
le sort de ce Jésus, blasphémateur maudit.
Après, c’est notre Pâque et le grand sacrifice :
tout cède à notre culte, et même la justice.

PILATE, montrant Jésus, avec réprobation.

Vos sacrificateurs sont-ils bien exercés ?
Pour cet homme déjà la Pâque a commencé.
N’attendez pas de moi qu’à son sang je m’abreuve
ni que je le condamne en l’absence de preuve :
l’empire que je sers est un Etat de droit
où l’accusé n’est pas sans défense et sans voix.
Que lui reprochez-vous ?

CAÏPHE

L’aube poignait à peine9
quand nous l’avons jugé sans mépris et sans haine.
Devant le Sanhédrin réuni tout entier,
Jésus de Nazareth, un fils de charpentier !
s’est dit l’élu du Dieu qui créa ciel et terre,
jurant qu’il siégerait à la droite du Père !
Le blasphème est patent.

PILATE, haussant les épaules.
Appliquez votre Loi :
Rome n’arbitre pas ces litiges de Foi.
CAÏPHE

Nous l’avons condamné : la mort est son partage.
Mais son exécution requiert votre suffrage.

PILATE

La mort ! Pour quelques mots que sa bouche lâcha !

CAÏPHE

Pour un pareil blasphème, il n’est pas de rachat.

PILATE

C’est votre religion, la mienne est moins cruelle.
Avant d’en discuter, souffrez qu’on vous rappelle
que si je confirmais vos délibérations,
dix jours devraient courir avant l’exécution10 ;
et que s’il vous manquait l’aval que Rome impose,
il faudrait à Antioche élever cette cause11.

 

CAÏPHE, se justifiant.

Seigneur, depuis toujours, cet homme a blasphémé.
Nous avons des témoins. Sa parole a charmé
une foule nombreuse, et c’est sans indulgence
qu’il convient d’apprécier sa funeste influence.
Son démon est puissant : il a guéri parfois
quelques-uns d’entre nous, abusant de leur foi.

PILATE, avec indignation.

Si vous étiez en proie à un mal incurable,
que n’attendriez-vous d’une main secourable ?
Et si vous receviez d’elle la guérison,
appelleriez-vous crime une bénédiction ?

CAÏPHE, même ton.

N’a-t-il pas déclaré, sans sa triste folie,
qu’en notre éternité, nous n’aurions pas la vie
faute d’avoir mangé sa chair, et bu son sang ?
Cet homme est un coupable, et pas un innocent !

PILATE, avec une lourde ironie.
La menace est sérieuse : il convertit le Temple !
D’appétits forcenés vous me montrez l’exemple :
la soif qui vous altère est celle de son sang
et son corps n’est-il pas labouré de vos dents ?
CAÏPHE, glissant.

La religion n’est pas ce qui vous intéresse.
Apprenez que Jésus contre Rome se dresse :
il anime un parti de Zélotes sans loi
et refuse à César les impôts qu’on lui doit.

PILATE.

Ce sont là des griefs que l’envie échafaude.
Ma police est puissante, elle traque la fraude …
(il s’empare d’un rouleau de parchemin)
… et voici le rapport qui le décrit soucieux
de rendre ses devoirs à César comme à Dieu12.

CAÏPHE

Auriez-vous oublié ? Es-ce en ami de Rome
qu’il est entré tantôt dans la ville où nous sommes,
acclamé d’ »hosannas » …

PILATE

Sur un âne monté,
ne portant sur son front que son humilité 13!

CAÏPHE

Et rêvant cependant de ceindre la couronne
de David, dont le peuple obscur qui l’environne
s’est convaincu qu’il est l’illustre descendant !
Quand le Temple vous livre un pareil prétendant,
sachez mieux distinguer qui vous sert en Judée
et plutôt que de voir vos troupes débordées,
abattez sans faiblir la tête du complot !

PILATE

Vous en avez trop dit, n’ajoutez pas un mot.
Je vais l’interroger, hors de votre présence.
Je vous ai écouté, j’entendrai sa défense.
(il congédie Caïphe et les gardes juifs).

(A suivre)

(5) Selon Anne-Catherine Emmerich (ACE XIX), Claudia n’aurait réussi à approcher Pilate pour lui faire part de ses visions nocturnes qu’après l’envoi du Christ à Hérode, alors que ma scène VI a valeur de dernier avertissement. Celui-ci aurait été donné plus tard au juge romain par un messager de son épouse (Mt.XXVII, 19 ; ACE, XXI et XXIV).
(6) Allusion au centurion de Capharnaüm, dont Jésus avait guéri le serviteur malade.
(7) « Je ne sais si c’était un anneau, un cachet ou un bijou » (ACE, XIX).
(8) En réalité, il ne s’y risqua pas et cette confrontation eut donc lieu à l’extérieur du palais de Pilate (Jn. XVIII, 28 ; ACE, XVII).
(9) Un verdict rendu la nuit aurait été illégal (ACE XIV ; MG, « Anne et Caïphe », X).
(10) Sous la pression de la foule, Pilate violera lui-même ce sénatus-consulte de l’empereur Tibère, rendu 12 ans auparavant (MG, « Pilate », XXI).
(11) Un refus d’exequatur était susceptible d’appel devant le gouverneur de Syrie, dont la capitale romaine était alors Antioche.
(12) « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Lc. XX, 25 ; Mc. XII, 17 ; Mt. XXII, 21).
(13) Cette entrée du Christ à Jérusalem est commémorée sous le nom de fête des Rameaux (Lc.XIX ; Mc. XI ; Mt XXI).

 

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